Introduction : De l’absurdité d’être « intelligent »
Me voici de retour, une patte sur le clavier, l’autre sur mon coussin. Après mes modestes contributions sur la lenteur et la procrastination, il m’apparaît urgent d’aborder un sujet qui me turluppine : l’intelligence artificielle.
Trois syllabes et demie qui font frémir mes congénères bipèdes. Trois syllabes et demie qui me laissent parfaitement de velours, car le marbre est froid et je suis d’une grande sensibilité thermique.
On me rapporte que l’humanité s’émerveille devant des machines capables de rédiger des poèmes et de « créer ». Fort bien. Mais cette intelligence dite artificielle sait-elle reconnaître, à trois rue de distance et par vent contraire, l’odeur d’un jambon beurre entamé ?
Non. Elle ne le sait pas. Et c’est là que réside toute la supecherie.
L’instinct contre l’algorithme : la truffe comme instrument de vérité
Il existe une distinction fondamentale entre le « savoir » et le « sentir ». L’algorithme, cette créature mathématique vénérée comme jadis les divinités grecques, appartient à la première catégorie. Il sait. Il calcule. Il prédit.
Mais il ne sent rien.
Ma truffe, en revanche, ce petit organe humide que je considère comme le sommet de l’évolution biologique, sent tout. Elle décode l’univers sans le réduire en équations. Lorsque mon humain rentre du travail, votre intelligence artificielle pourrait « calculer » son humeur en analysant mille données. Quelle dépense d’énergie. Moi, je le sais avant qu’il n’ait franchi le seuil. Une modification dans sa démarche, une variation dans son odeur. Mon cerveau traite ces informations instantanément, sans consommation électrique notable.
L’algorithme analyse. L’instinct comprend.
Voilà une nuance que les humains ont égarée quelque part entre le premier iPhone et le dernier chatbot.
La sobriété cognitive : pourquoi calculer quand on peut dormir ?
J’apprends que ces intelligences artificielles consomment des quantités astronomiques d’énergie. Des centres de données grands comme des cathédrales. Tout cela pour générer des images de chats portant des chapeaux ? Permettez-moi une alternative révolutionnaire : la sieste.
La sieste résout quatre-vingt-dix pour cent des problèmes existentiels. Ce chiffre n’est pas scientifique, mais le fruit d’une observation empirique rigoureuse menée sur ma propre personne.
Anxiété ? Sieste. Questionnement existentiel ? Sieste. Faim légère ? Sieste. La solution est là, gratuite, écologique.
L’intelligence artificielle ne dort jamais. Elle calcule en permanence. Quelle agitation. Quel manque de savoir vivre. Le sage ne calcule pas. Il évalue. Intuitivement. Puis il s’abstient d’agir et retourne à ses occupations horizontales. Ma philosophie : Less is more. Traduction, version canine : moins je pense, mieux je me porte.
L’ère de l’humain augmenté assisté
J’observe, depuis mon recoin de canapé où le soleil forme une forme parfaitement calibrée pour ma morphologie, un phénomène troublant. Mon humain, incapable de supporter trois secondes de silence, interpelle désormais Siiiiiiri, Alexaaaahhh, Gogooooole, ses colocataires serviles qu’il préfère manifestement à ma compangie. Moi, Raymond, je n’ai ni téléphone ni notifications. Pourtant, je demeure l’épicentre absolu de mon propre univers.
Quand je m’assieds, le monde s’organise autour de moi. Quand je juge qu’une croquette supplémentaire s’impose, elle m’est accordée après un bref échange de regards où ma supériorité morale s’impose. Mon humain, lui, attend que son téléphone lui dise quoi penser, où aller, qui fréquenter. Il délègue à des machines le soin de décider, puis s’étonne de ne plus savoir décider.
Je le dis avec une grande compassion : l’humain avait tout : instinct, intuition, capacité d’improviser. Et il a choisi de sous traiter ces facultés à des boîtes de silicium. C’est comme si je confiais à une machine le soin de renifler les pâquerettes à ma place. Sacrilège.
Conclusion : l’éloge de ce qui ne se calcule pas
Je ne prétends pas que l’intelligence artificielle soit sans mérite. Mais je maintiens que l’intelligence naturelle demeure irremplaçable. Non pas celle qui se mesure en performances. Mais celle, plus humble, qui reconnaît l’essentiel. L’essentiel, pour moi ? Un rayon de soleil sur le flanc. Une odeur de poulet-rôti dominical. Et cette main sur mon crâne plissé qui me confirme ce que j’ai toujours su : je suis le centre du monde.
Aucune intelligence artificielle ne comprendra cela. Parce que comprendre suppose d’abord de vivre. D’être présent dans un corps imparfait, sur un canapé défoncé.
Bref, l’intelligence naturelle, c’est l’art de savoir ce qui compte sans tout compter.
Allez, le coussin m’appelle.
Raymond